La presse

Faire les trottoirs avec Gwenaël Bélanger

Jérôme Delgado
collaboration spéciale, La Presse
Janvier 2005

Un manipulateur. Un habile manipulateur de l'image. Gwenaël Bélanger réussit depuis quelques années à explorer et trafiquer la photographie avec succès. Sa nouvelle série Courir les rues (toujours évocateurs, ses titres) ne fait pas exception. Mais le résultat est tout autre. Après avoir photographié des objets en chute libre, voici qu'il visite des rues en accéléré. La suite Chutes, qui l'a promu au zénith de l'art actuel québécois, arrêtait l'incontrôlable. Dans sa série en cours au centre Optica, il est impossible de fixer un objet, un élément. Tout bouge. Pourtant, les paysages, panoramiques, ne sont que collages d'images fixes. Ici, une femme court sur le trottoir dans une zone industrielle. Là, c'est un quartier résidentiel, ailleurs un quelconque Chinatown. On reconnaît les lieux, grâce à des détails qui demeurent flous. Beau travail sur la banalité.

Bélanger a travaillé dans une auto en mouvement avec un appareil, lit-on dans le communiqué, «doté d'un moteur et transformé en mini-cinématographe». Ici, ce sont les déplacements qu'il fige, pas les choses. Jouissif, le résultat varie d'une composition à l'autre. Ça dépend du degré de zèle de l'artiste à donner l'illusion de l'image unique. À l'occasion, un bâtiment surgit à plusieurs reprises, comme s'il bougeait. En fait, c'est l'oeil qui se déplace et ses visions forment, dans cette oeuvre particulièrement, un assemblage d'archives. Plus que jamais, notre machine oculaire carbure à la mémoire. Une projection vidéo présente en mode diaporama le résultat des innombrables cliquetis. Optica accueille aussi Romeo Gongora. Ses deux installations vidéo sont dans l'esprit de ce qu'on voit aujourd'hui, récits familiaux sur fond de drame et de chaos. Ça ne les empêche pas d'être captivantes, entre autres celle où deux femmes sont immobiles face à face. L'attente vaut le punch.